Retirer un leak est nécessaire. Porter plainte est complémentaire et souvent négligé. Cet article te donne le mode d'emploi précis pour porter plainte en France suite à un leak OnlyFans, MYM ou Fansly — y compris ce qu'aucun avocat ne détaille : quels services de police spécialisés existent, comment déposer plainte en ligne, et pourquoi la plainte groupée entre créatrices commence à devenir un vrai levier.
Avertissement : ce guide est une synthèse pratique. Pour un cas complexe (auteur identifié, préjudice élevé, mineur impliqué), consulte un avocat en droit du numérique ou droit de la personnalité.
Les deux textes pénaux à connaître
Deux articles du Code pénal français sanctionnent directement la diffusion non-consentie de contenus à caractère sexuel.
Article 226-2-1 CP — Diffusion sans consentement
"Le fait, en l'absence d'accord de la personne, de porter à la connaissance du public ou d'un tiers tout enregistrement ou tout document portant sur des paroles ou des images présentant un caractère sexuel, obtenu, avec le consentement exprès ou présumé de la personne ou par elle-même, à l'aide de l'un des actes prévus à l'article 226-1, est puni de deux ans d'emprisonnement et de 60 000 euros d'amende."
En clair : si tu as tourné des vidéos consenties pour ton OnlyFans et qu'un tiers les diffuse sans ton accord, la personne qui les diffuse encourt 2 ans de prison + 60 000 € d'amende. Le fait que le contenu ait été initialement tourné consentement compris ne diminue pas la protection — c'est le point-clé de cet article, qui protège spécifiquement les créatrices.
Article 226-8-1 CP — Deepfakes à caractère sexuel
Depuis la loi SREN du 21 mai 2024, la diffusion d'un deepfake à caractère sexuel sans le consentement de la personne représentée est punie de 2 ans de prison et 60 000 € d'amende. Si l'auteur agit avec circonstances aggravantes (récidive, mineur, diffusion sur service en ligne), les peines montent à 3 ans et 75 000 €.
Avant la plainte : 5 preuves à réunir absolument
Avant de te rendre au commissariat ou de déposer en ligne, prépare un dossier avec ces 5 éléments — ça change tout dans le traitement de ta plainte.
1. Captures d'écran horodatées de chaque URL contenant le leak. Utilise un outil qui affiche date/heure (ex: extension Nimbus). Idéalement, fais aussi des captures d'écran de la page complète avec l'URL visible.
2. Copie des URLs elles-mêmes dans un document texte simple. Une liste propre facilite le travail des enquêteurs.
3. Preuve de titularité : ton contrat créatrice avec OnlyFans/MYM/Fansly, tes captures d'écran de posts originaux, tes vidéos originales avec métadonnées EXIF si tu les as encore. Ça prouve que tu es bien la créatrice du contenu diffusé.
4. Chronologie : quand tu as posté l'original, quand tu as découvert le leak, comment tu l'as découvert. Une timeline claire aide l'enquête.
5. Constat d'huissier (optionnel, mais recommandé pour les gros dossiers) : coût 200-500 € HT, l'huissier constate officiellement la présence du contenu à un moment T. Sa force probante est bien supérieure à une capture personnelle.
Pour l'identification de l'hébergeur (utile aux enquêteurs), utilise notre vérificateur d'hébergeur gratuit.
Plainte contre X : quand et pourquoi
Dans 90 % des cas de leak, tu ne sais pas qui est l'auteur exact — tu vois juste le contenu apparaître sur Telegram, Thothub ou Coomer. Dans ce cas, tu déposes une plainte contre X (contre personne inconnue).
Points importants sur la plainte contre X :
- Elle est recevable même sans avoir identifié l'auteur. La police/gendarmerie a alors 3 mois (renouvelable) pour enquêter.
- Elle interrompt la prescription (délai au-delà duquel tu ne peux plus poursuivre). Pour l'article 226-2-1 CP, la prescription est de 6 ans à compter des faits.
- Elle oblige la plateforme (Telegram, Discord, Reddit, sites…) à conserver les logs — utile même si l'enquête traîne.
- Elle est gratuite (aucun frais).
- Elle peut mener à une identification de l'auteur via réquisitions judiciaires vers l'hébergeur.
Concrètement : même si l'enquête aboutit rarement à une condamnation nominale, la plainte a valeur juridique et administrative — elle est requise pour d'éventuels recours ultérieurs et sert de preuve du sérieux de ta démarche.
Les 3 modes de dépôt de plainte
Tu as trois options pour déposer plainte. Chacune a ses avantages.
1. Dépôt au commissariat / gendarmerie
Comment : tu te présentes physiquement dans n'importe quel commissariat ou gendarmerie, avec tes preuves imprimées + une clé USB avec les fichiers numériques.
Avantages : contact humain direct, tu peux demander à ce que le dossier soit transféré à un service spécialisé (voir plus bas), tu peux obtenir un récépissé immédiat.
Inconvénients : selon le commissariat, l'agent d'accueil peut manquer de formation sur la cybercriminalité et minimiser ta plainte. Si ça arrive, exige la prise de plainte (c'est un droit, refus =faute) et demande explicitement le transfert au BL2C ou au parquet numérique spécialisé.
Délai de traitement : entre 2 semaines et 6 mois pour une première réponse.
2. Courrier au procureur de la République
Comment : tu envoies un courrier LRAR (recommandé avec accusé de réception) au procureur de la République du tribunal judiciaire du lieu où tu résides. Modèle en fin d'article.
Avantages : preuve datée et opposable, moins de risque de "filtrage" par un agent d'accueil, tu peux joindre autant de preuves que tu veux, tu peux demander explicitement la constitution de partie civile.
Inconvénients : délai de réponse plus long (3-6 mois), pas de contact humain immédiat.
Recommandé pour : cas complexes avec beaucoup de preuves, ou si tu as déjà été mal reçue en commissariat.
3. Pré-plainte en ligne
Comment : sur pre-plainte-en-ligne.gouv.fr — service officiel du ministère de l'Intérieur. Tu remplis un formulaire, choisis ton commissariat, prends un RDV. Le jour du RDV, ta plainte est enregistrée sans que tu aies à tout re-raconter.
Avantages : gain de temps énorme (0 file d'attente), enregistrement plus complet et précis, sécurité psychologique (tu peux préparer ton discours à froid).
Inconvénients : la plainte n'est officialisée que lors du RDV physique — donc pas d'effet suspensif immédiat sur la prescription.
Recommandé pour : la majorité des cas. C'est notre reco par défaut.
Note : depuis 2023, une plainte 100 % en ligne (sans RDV physique) est en cours d'expérimentation via l'application "Ma Sécurité" et devrait se généraliser d'ici 2027.
Les services de police spécialisés
Ce que la plupart des articles ne mentionnent pas : la France dispose de services spécialisés dans la cybercriminalité et les atteintes numériques. Une plainte "adaptée" traitée par ces services a de bien meilleures chances d'aboutir qu'une plainte lambda.
BL2C — Brigade de Lutte contre la Cybercriminalité (Paris)
Compétente pour l'Île-de-France et certaines affaires nationales. Traite les atteintes sexuelles numériques, revenge porn, deepfakes, chantages sur internet. Pour saisir la BL2C, demande à l'agent qui prend ta plainte de transférer le dossier au BL2C — c'est une mention à faire noter explicitement.
OFAC — Office anti-cybercriminalité (national)
Créé en 2023, il traite les affaires les plus lourdes de cybercriminalité au niveau national. Utile pour les gros dossiers avec préjudice financier important (5000 €+) ou plusieurs victimes.
PHAROS — Plateforme d'harmonisation, d'analyse, de recoupement et d'orientation des signalements
Pas un service d'enquête mais un service de signalement ouvert 24/7 à www.internet-signalement.gouv.fr. Utilisation :
- Signaler du contenu illicite en ligne (revenge porn, incitation à la violence, etc.)
- Faire remonter l'info aux services de police pertinents
- Aucune obligation d'ouverture d'enquête, mais très utile pour les sites étrangers hébergeant du contenu problématique
Reco Unleak : combine plainte au commissariat + signalement PHAROS. Ce n'est pas doublon, c'est complémentaire.
3018 — Numéro d'écoute pour les jeunes victimes de violences numériques
Gratuit, anonyme, 7j/7 de 9h à 23h. Écoute + accompagnement + peut faire remonter à PHAROS. Ouvert aussi aux majeurs pour les questions de leaks et cyberharcèlement.
Le levier "plainte groupée" entre créatrices
Un mouvement en croissance en 2025-2026 : plusieurs créatrices déposant plainte simultanément contre le même site de leak, la même chaîne Telegram, ou le même individu identifié.
Pourquoi ça change tout :
- Volume de préjudice : 10 plaintes convergentes = un dossier prioritaire pour le parquet
- Preuve de systématicité : difficile pour l'auteur d'invoquer l'erreur ou l'accident
- Coût de l'action : mutualisation avocat/huissier possible (500 € par créatrice au lieu de 3000 €)
- Impact médiatique : une plainte groupée relayée dans la presse fait bouger les hébergeurs récalcitrants
Des collectifs comme "Créatrices Solidaires" ou "OF France Community" (Discord/Telegram privés) coordonnent ces démarches. Si tu es dans un cas typique de leak récurrent, cette voie mérite d'être explorée.
Après la plainte : que se passe-t-il ?
Voici les 4 scénarios possibles après ta plainte, du plus fréquent au moins fréquent.
Scénario 1 : classement sans suite (~60 % des cas)
Le procureur estime que l'auteur ne pourra pas être identifié dans un délai raisonnable, ou que le préjudice est trop faible pour mobiliser des moyens d'enquête. Tu es notifiée par courrier.
Que faire ? Tu peux :
- Solliciter le procureur général pour reclassification
- Déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le juge d'instruction (coût : consignation ~500 €)
- Envisager une action civile en dommages-intérêts
Scénario 2 : ouverture d'enquête préliminaire (~30 % des cas)
Le parquet mandate la police (souvent BL2C ou service local) pour investigations : réquisitions vers les hébergeurs, identification par adresse IP, etc.
Délai typique : 3 à 18 mois. Tu peux demander des nouvelles tous les 3 mois.
Scénario 3 : instruction judiciaire (~7 %)
Cas complexes : un juge d'instruction est saisi, investigations plus poussées, éventuelle mise en examen si un auteur est identifié.
Scénario 4 : jugement + condamnation (~3 %)
L'auteur est identifié, poursuivi, jugé. Peines observées en 2024-2026 pour l'article 226-2-1 CP : 6 mois à 18 mois de prison avec sursis dans la majorité des cas, condamnations à indemnités entre 1500 et 15 000 € selon le préjudice prouvé.
Modèle de courrier au procureur
[Nom Prénom]
[Adresse complète]
[Email et téléphone]
À Monsieur/Madame le Procureur de la République
Tribunal judiciaire de [ville]
[Adresse du tribunal]
[Ville], le [date]
Objet : Plainte contre X
Faits susceptibles de constituer une infraction à l'article
226-2-1 du Code pénal (diffusion sans consentement d'images
présentant un caractère sexuel)
Monsieur/Madame le Procureur,
Par la présente, je souhaite porter plainte contre personne
inconnue pour des faits que je qualifie de diffusion sans mon
consentement de contenus à caractère sexuel me concernant, en
application de l'article 226-2-1 du Code pénal.
CONTEXTE ET FAITS
Je suis créatrice de contenus sous le pseudonyme [pseudo] sur
la plateforme [OnlyFans/MYM/Fansly] depuis le [date]. Cette
activité me procure un revenu de [X] euros mensuels.
Le [date de découverte], j'ai constaté que des contenus me
concernant, publiés initialement sur ma plateforme et
accessibles uniquement à mes abonnés payants, avaient été
diffusés sans mon consentement sur les URLs suivantes :
- [URL 1] — hébergeur : [ex: Telegram / OVH / Cloudflare]
- [URL 2] — hébergeur : [...]
- [URL 3] — hébergeur : [...]
[Ajouter toutes les URLs concernées]
PREUVES JOINTES
- Captures d'écran horodatées de chaque URL (annexe 1)
- Copie des contrats/preuves de titularité (annexe 2)
- Chronologie détaillée des événements (annexe 3)
- [Éventuellement : constat d'huissier du (date) (annexe 4)]
DEMANDES
Je demande :
1. L'ouverture d'une enquête préliminaire
2. Le transfert de ce dossier au service de police spécialisé
compétent (BL2C ou équivalent local)
3. La transmission de réquisitions aux hébergeurs concernés
pour identification de l'auteur ou des auteurs
Je me tiens à votre disposition pour tout complément
d'information et pour être entendue en tant que victime.
Veuillez agréer, Monsieur/Madame le Procureur, l'expression
de mes salutations respectueuses.
[Signature manuscrite]
[Nom Prénom]
Envoi en recommandé avec accusé de réception. Garde une copie de tout.
FAQ
Puis-je porter plainte si je vis à l'étranger mais que le leak est en France ?
Oui. Tu peux déposer plainte à distance par courrier au procureur du tribunal judiciaire du lieu de l'infraction ou du lieu de résidence de l'auteur présumé si tu le connais.
Que faire si l'agent au commissariat refuse ma plainte ?
Le refus de prise de plainte est illégal (article 15-3 CPP). Rappelle-lui ce texte, exige un récépissé, ou pars et envoie directement un courrier au procureur (mode 2 ci-dessus). En parallèle, tu peux signaler l'incident au Défenseur des droits.
Est-ce que je dois révéler mon nom civil dans la plainte ?
Oui, la plainte doit être signée de ton identité civile. En revanche, ton anonymat professionnel (pseudonyme) est préservé dans la procédure — les échanges avec l'enquêteur mentionneront ton nom civil, mais l'identité publique de "[pseudo]" reste protégée. Si un procès a lieu, tu peux demander l'audience à huis clos.
La plainte va-t-elle apparaître dans mon casier judiciaire ?
Non. Le casier judiciaire enregistre uniquement les condamnations. Une plainte que tu dépose n'y figure jamais.
Combien de temps pour une éventuelle condamnation ?
Compter en moyenne 1 an à 3 ans entre le dépôt de plainte et un éventuel jugement. Les affaires deepfake ou avec circonstances aggravantes vont plus vite (priorité parquet 2024-2026).
Puis-je porter plainte en parallèle d'une procédure LCEN de retrait ?
Bien sûr — c'est même recommandé. Le retrait LCEN vise l'hébergeur pour supprimer le contenu. La plainte pénale vise l'auteur pour le poursuivre. Ce sont deux voies parallèles complémentaires.
Porter plainte, ce n'est pas juste "faire de la paperasse". C'est un acte juridique qui :
- Interrompt la prescription
- Oblige les plateformes à conserver les preuves
- Pose la base d'éventuelles poursuites civiles pour dommages-intérêts
- Contribue à faire évoluer la jurisprudence pour toutes les créatrices
Ressources complémentaires :